17.5.04

Not in my backyard ?

Les événements récents le démontrent hélas amplement : tout ce qui vient des Etats-Unis n'est pas nécessairement un progrès. Les prisonnniers d'Abou Ghraïf vous diront sans doute le contraire - les geôliers de Saddam étaient quand même nettement plus inventifs lorsqu'il s'agissait de faire parler un opposant - mais il n'en reste pas moins que certaines coutumes venues d'Outre-Atlantique auraient mieux fait de ne pas dépasser le Triangle des Bermudes. Parmi celles-ci, l'habitude d'appeler Nimby - acronyme de Not In My Backyard - les infortunés qui ont le front de s'opposer au nom de leur bien-être au progrès salvateur dispensé par nos élites bien-pensantes.

Et quoi ? Ces cuistres ont l'outrecuidance de refuser l'installation d'un incinérateur de déchets dans leur commune ? Ils refusent de se faire survoler par des Boeing 747 tous réacteurs hurlants ? Ils s'opposent à l'installation d'une usine dans leur riante bourgade champêtre ? La honte soit sur eux, que leur descendance soit maudite jusqu'à la dixième génération ! Ne se rendent-ils pas compte que la solidarité leur impose de se sacrifier pour le bien collectif ?

A en croire les censeurs auto-appointés au service de la Pensée Unique, les nimby seraient de vilains petits individualistes intéressés par leur seul bien-être. Et de les vilipender d'importance dans les journaux écrits et télévisés bien-pensants, maigres reliefs de notre morne plaine médiatique. Pourtant, peu nombreux seraient ceux parmi les pourfendeurs de l'égoïsme anticitoyen qui seraient prêts à consentir sans résistance aux divers projets que les nimby refusent. Ils ont beau jeu de conspuer les futurs riverains de l'incinérateur de déchets, ils chanteraient sans aucun doute sur un autre ton s'il s'agissait de l'endroit où ils vivent.

La problématique "nimby" a cependant le mérite de soulever une question enterrée par le droit civil il y a près de deux siècles : la nécessité pour les industriels d'indemniser les propriétaires lésés par leurs activités. A l'époque, n'importe quel citoyen incommodé d'une façon ou d'une autre par les actions d'une autre personne - ou d'une entreprise- pouvait engager devant les tribunaux civils une procédure qui, pour peu que le cas soit solide, avait de fortes chances d'aboutir à une juste indemnisation. Peu à peu, cependant, les pouvoirs exécutif et judiciaire ont présidé à une lente transformation du droit permettant de contourner cet obstacle sur le chemin du progrès. En instituant un système de "permis d'exploitation", le législateur a entamé un processus de près d'un siècle qui a vu les possibilités de procédure civile à l'encontre d'entreprises disposant d'un permis en règle se réduire comme peau de chagrin. Les conséquences de cette évolution - ne vaudrait-il pas mieux parler de régression - sont loin d'être anodines.

En supprimant la possibilité pour le citoyen lambda de se retourner contre une entreprise dès lors qu'un permis a été accordé à celle-ci, l'Etat a en effet collectivisé la gestion de l'environnement. Dès lors, pour peu qu'elles aient pu agiter les bonnes ficelles - ce qui, vu la collusion entre nos élites dirigeantes et les patrons des grandes industries, était souvent un jeu d'enfants - les industries ont pu obtenir le blanc-seing leur permettant de polluer autant qu'il leur plairait. Privez les riverains d'une petite rivière de Wallonie de la possibilité de se retourner contre la tannerie voisine pour exiger la cessation des rejets rendant l'eau de la rivière impropre à la pêche, à la lessive ou à la consommation et vous ôtez tout incitant à un comportement respectueux de l'environnement. Empêchez les voisins d'une usine sidérurgique de porter plainte à cause des rejets de suie qui recouvrent leur jardin d'un linceul noir des plus déprimants et vous ouvrez la porte à la pollution de l'atmosphère à grande échelle.

Nos amis écologistes qui ne manquent pas une occasion - parfois à juste titre, notez-le bien - de critiquer vertement la pollution industrielle feraient bien de se rappeler que c'est l'Etat, en faisant disparaître les possibilités de recours devant les tribunaux contre cette pollution, qui a déresponsabilisé les entreprises. Le mouvement nimby représente donc un prometteur retour d'un véritable contrôle par les personnes les plus concernées - les riverains - citoyen sur les nuisances causées par l'activité industrielle avec la bénédiction de l'Etat. Loin d'être un fléau prétendument irresponsable, l'individualisme est la seule voie de sortie réellement "durable" des actuels problèmes de gestion de l'environnement.