24.5.05

Palme d'Or de la cupidité

Après le "pamphlet qui se fait passer pour un documentaire" de l'année passée, voilà que le jury de la Croisette a une fois de plus décidé de récompenser le cinéma conformiste de gauche et a accordé la Palme d'Or au dernier film des frères Dardenne, "L'Enfant". En soi, rien de bien exceptionnel, et de toute façon je me soucie comme d'une guigne de l'identité des récipiendaires de la récompense Cannoise. Mais les conséquences néfastes de ce choix commencent déjà à se faire sentir.

La distinction accordée aux frères Dardenne vient hélas de relancer en Communauté Francolâtre de Belgique la discussion sur le financement de l'aide au cinéma. "Il faut aider le cinéma belge, nos créateurs sont tellement talentueux, la Communauté Française doit mener une politique ambitieuse pour que notre cinéma rayonne à l'étranger", et blablabla, et blablabla. Traduction : il faut puiser dans la poche du contribuable pour financer la création cinématographique en Belgique. Il est même question de créer une nouvelle taxe sur les billets de cinéma et les locations et ventes de DVD pour accroître la manne distribuée chaque année par l'Etat bienveillant. Heureusement, le fédéralisme à la belge a aussi ses bons côtés : une telle taxe relève des compétences de l'Etat fédéral, qui ne se montre pas très réceptif à l'idée. Mais pour combien de temps encore ?

Pourtant, aucune voix ne s'élève pour protester. Après tout, je contribue aussi au financement de l'industrie cinématographique lorsque j'achète ma place pour aller voir un film. Êt cette contribution est de surcroît volontaire. Elle se fait de la manière la plus simple et la plus rationnelle qui soit : je finance les films que j'ai décidé de regarder, pas les autres. Qu'il s'agisse de la dernière superproduction hollywoodienne ou d'un film intimiste italien, j'acquiers, en échange de l'argent que je cède à l'exploitant de la salle de cinéma, le droit d'assister à une projection du film en question. Pourquoi faudrait-il, sous prétexte que, même si je me bats l'oeil des dernières production des frères Dardenne, il faut "encourager le cinéma belge", me prendre de force l'argent nécessaire au financement de leur nouveau film que je n'irai pas voir ?

Voilà qui nous entraîne une fois de plus sur le terrain de la subsidiation de la création artistique en général. Pourquoi faudrait-il en effet que les impôts des citoyens, dont la majorité ne s'intéressent pas à l'opéra, à la musique classique, au jazz ou aux pièces de théâtre d'avant-garde, aillent financer les loisirs de l'élite intellectuelle et sociale qui goûte ces plaisirs ? Pourquoi faudrait-il prendre de l'argent aux familles aux revenus modestes pour que des bourgeois bohème puissent se rendre au Théâtre de la Monnaie pour y assister à une représentation de la Traviatta ? Et pourquoi, pourquoi diable est-il indécent, voire poujadiste, de poser cette question ?

Revenons un instant au financement du cinéma belge. Continuer à exiger que le gouvernement fournisse des moyens supplémentaires aux cinéastes belges francophones apparaît encore plus indécent lorsque l'on sait que le gouvernement fédéral, à l'initiative des libéraux, a créé un incitant fiscal au financement privé de la production cinématographique dans notre beau royaume fritier. Ce système, appelé "tax-shelter", qui permet aux entreprises belges d'investir une partie de leurs bénéfices dans le financement d'oeuvres cinématographiques européennes. Cet investissement est déductible fiscalement à concurrence de 150% du montant investi. Autrement dit, un système est mis en place pour permettre au mécénat de remplacer la contribution forcée. Evidemment, recourir à un tel système pour le financement de productions cinématographiques requiert des cinéastes un effort non négligeable, puisqu'il faut démarcher et convaincre les investisseurs potentiels. C'est évidemment plus complexes que rendre un dossier à la commission chargée d'octroyer les aides. Et pourtant, des entreprises se créent déjà dont l'objectif est précisément de faciliter la mise en rapport des producteurs et des investisseurs. Alors quoi ?


8 Commentaires:

Anonymous Anonyme a écrit...

Sait on a propos combien d'entrées payantes on "fait" des films tels que "la promesse" ou "rosetta"?

Y a t'il quelqun quelque part qui contrôle la rentabilité de la production cinématographique belge francophone?

A moins que le terme même de "rentabilité" soit un blasphème pour les tenants de la gauche caviar cultureuse.

24/5/05 12:57  
Blogger mispe a écrit...

le financement étatique de la culture est au mieux de l'argent gaspillé au pire il aboutit a un soviétisme pompier...
C'est Jean-Francois Revel qui a dit quelque chose comme ca, mieux exprimé probablement.

24/5/05 14:48  
Blogger Constantin a écrit...

Si j'ai bien compris l'interview de ce matin, "Rosetta" et "Le fils" ont fait assez de recettes pour rembourser les aides accordées. En effet, il semblerait que les aides sont en quelque sorte des "avances sur recettes", remboursables, donc. Qui plus est, les frères Dardenne ont une réputation de frugalité qui fait sérieusement baisser le coût de leurs productions. Ce qui explique sans doute qu'ils ont pu rembourser les aides perçues. Du moins les aides directes. L'intervention de la RTBF dans la production (donc également financée par l'argent du contribuable) n'est elle pas remboursable.

Et surtout, pour un Rosetta, combien de nanars qui se plantent dans l'anonymat le plus total ?

24/5/05 15:32  
Anonymous eskoh a écrit...

Encore un excellent post, je n'ai rien d'autre à dire !

24/5/05 22:59  
Anonymous One a écrit...

J'ai entendu, dans un reportage, qu'il est impossible en Communauté Française de faire un film sans passer par la Commission ad hoc pour un financement, faute de moyens, je suppose. Derrière cette phrase qui veut dire il faut que la Communauté Française subsidie le cinéma belge, moi, j'entends plutôt les politiques de la CF ont le choix de subsidier le film qui correspond à leurs idées et de refuser la subsidiation aux autres. Tiens, pourquoi y a-t-il donc tant de films sociaux produits chez nous? Serait-ce un bout de la réponse??

25/5/05 14:47  
Blogger Constantin a écrit...

En principe, il devrait à présent être possible de le faire grâce à ce système de Tax-Shelter qui ouvre les portes aux mécènes via un système de déductions fiscales des sommes investies.

Mais ceci dit, il est clair que la commission qui accorde les budgets est politisée, et certainement pas à droit.

Ah oui, détail amusant, les Dardenne et Onkelinckx sont amis de longue date. Vous avez dit "népotisme" ?

25/5/05 19:46  
Anonymous Anonyme a écrit...

"Pourtant, aucune voix ne s'élève pour protester"...sorry mais y en a au moins une (qui vient de Seraing). La mienne. Croyez-moi bien, Constantin, ici plus qu'ailleurs, il est très mal vu d'exprimer des critiques sur le "cinéma subsidié". Ne parlons même pas des critiques sur l'approche fataliste et résignée de la misère puisqu'elle est l'accomplissement des projets de certains.
Bravo pour votre article.
Tony
http://a-bas-les-taxes.skynetblogs.be

30/5/05 20:34  
Blogger Constantin a écrit...

Ah de fait, j'avais oublié cet aspect-là des choses (l'approche fataliste et résignée de la misère). Bah, rien de plus logique, cela justifie l'intervention étatique, ce qui fait vivre nos chers politic(h)iens (copyright LaFéeC).

30/5/05 21:42  

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