5.6.05

La crainte et l'amour

Les acteurs et les comédiens sont des gens curieux : ils gagnent leur croûte en endossant la personnalité de quelqu'un d'autre. De leur crédibilité à incarner un personnage dépendra souvent leur réussite professionnelle. Mais comment y arrivent-ils ? Si vous le leur demandez, ils vous répondront que leur travail se base sur le ressenti : ils doivent arriver, en quelque sorte, à ressentir les choses comme leur personnage le ferait. Pour cela, vous expliqueront-ils, il faut savoir que l'entièreté du spectre des émotions humaines peut être ramené à deux émotions primaires, la peur et l'amour. C'est de ce "couple" que l'on tire le reste : la crainte et la confiance, la violence et la douceur, la revanche et le pardon, la jalousie et la confiance, le découragement et la ténacité, et cetera. Une conversation récente avec une collègue de l'école où j'enseigne m'a amené à réfléchir sur les implications de cette dualité fondamentale sur la politique.

Cette brave dame a une fille qui a choisi de vivre aux Etats-Unis, où elle termine actuellement ses études universitaires. Vous remarquerez au passage que, contrairement au lieu commun éculé, il est tout à fait possible de financer ses études supérieures aux USA même quand on est la fille d'un petit prof du secondaire. Au fur et à mesure que le temps passe, la jeune femme s'américanise. Lors d'un récent séjour en Belgique, elle s'étonnait auprès de sa mère de l'inertie des chômeurs belges : "comment peuvent-ils se satisfaire de cela, pourquoi ne se mettent-ils pas plus activement à la recherche d'un job ?". Bien sûr, la remarque est un peu caricaturale, et les rigidités du marché du travail en Belgique sont sans doute pour beaucoup dans cet état de choses. Mais justement, voici que mon propos se profile. Si l'on revient à l'analyse du monde selon la catégorisation évoquée plus haut, la conclusion est sans appel : les Belges (et la plupart des européens, d'ailleurs), vivent dans la crainte. C'est cela qui explique les rigidités du marché du travail : ils ont peur de se faire licencier, peur de ne pas retrouver un travail, peur de ne pas être assez bien payés, peur de trop travailler, peur de ne pas assez travailler, peur de tomber malades, peur d'être exploités par leur patron, peur du harcèlement sexuel, peur du tabagisme passif, peur des accidents de travail, peur qu'un collègue leur "pique leur place", peur qu'un autre plus performant soit payé mieux qu'eux, peur, peur peur. Ce sont ces craintes, ces angoisses, ces jalousies, que l'on retrouve derrière la pléthore de lois et de réglements qui régissent le monde du travail : les contrats sont cadenassés, le licenciement est rendu difficile, les salaires minimum sont fixés par convention collective, les augmentations maximales aussi, d'ailleurs, les durées de préavis sont extrêmement longues, il y a des lois sur le harcèlement sexuel, le harcèlement moral, le tabagisme au travail, l'hygiène au travail, la sécurité au travail, ... Plus il y a de lois et de règles, plus la marché est rigide. Car les employeurs aussi ont peur : peur d'engager quelqu'un et de ne plus pouvoir le licencier, peur des passe-droit accordés par la loi aux délégués syndicaux, peur de l'inspection des lois sociales, peur de l'inspection de l'hygiène, peur des procès intentés par des employés licenciés, peur de devenir trop gros et de tomber ainsi dans le collimateur du fisc, peur, peur, peur. Et ceux qui, au départ, n'ont pas peur, les entrepreneurs qui se lancent au mépris des difficultés, acquièrent hélas rapidement à leur tour des réflexes pavloviens de peur et de haine : demandez à mon ami Arsène le brasseur ce qu'il pense de l'administration des accises ou des contrôleurs de la TVA. Le résultat de tout cela : un taux de chômage réel de plus de 18% et une croissance anémique faute notamment du trop faible nombre de création d'entreprises.

Pendant ce temps, de l'autre côté de l'Atlantique, ces Américains que nombre d'entre nous regardent avec une condescendance amusée - mêlée d'envie, notez-le bien - ces américains, donc, vivent dans la confiance. Avec un taux de chômage sous la barre des 5%, ils ont le luxe de pouvoir s'inquiéter, plutôt que de l'augmentation du chômage, de l'affaiblissement du taux de création d'emplois ("seulement" 70.000 emplois créés au mois de mai, vous vous rendez compte ?). Bien sûr, ils ne bénéficient pas de nos "protections", mais la vérité est qu'ils ne s'en soucient guère. Ils n'ont pas besoin de se sentir protégés, parce qu'ils n'ont pas peur. Balladez-vous le long d'une quelconque avenue bordée de commerces, vous apercevrez partout des pancartes "NOW HIRING" (nous engageons). Peste, diront les esprits chagrins, ce ne sont que des petits boulots. Bien sûr, mais être engagé dans un "petit boulot" aux Etats-Unis ce n'est pas tout à fait la même chose qu'ici. Là-bas, la mobilité verticale n'est pas un vain mot. Mon "roommate" (colocataire), lorsque je vivais en Floride, avait un de ces "petits boulots" : il était serveur dans la cafétaria d'un Borders, un magasin de livres, disques et DVD. Ce petit boulot l'arrangeait car il travaillait en horaire décalé et pouvait ainsi en journée suivre les cours d'une école de musique. En l'espace de quelques mois, il avait dû refuser deux promotions, car exercer de nouvelles responsabilités l'aurait empêché de se consacrer à la musique. Et c'est ainsi partout. Un petit boulot, à partir du moment où on le fait bien, peut conduire, après quelques années à peine, à devenir manager de la grande surface dans laquelle on a commencé comme caissier. Les horaires décalés (certains supermarchés sont même ouverts toutes la nuit) permettent à chacun de travailler quand cela l'arrange, voire de cumuler deux boulots afin d'économiser pour envoyer le gamin à l'université, pour s'acheter une maison, ou un bateau quand on a déjà la maison. Loin des "ouin-ouin" à la Michaël Moore, l'Amérique travaille et ses citoyens s'enrichissent et s'épanouissent. Là-bas, la mobilité de la main d'oeuvre n'est pas non plus un vain mot : celui qui souhaite aller travailler à cinq mille kilomètres de chez lui n'a pas à s'en faire : il saute dans sa voiture (ou dans le premier bus Greyhound) et s'en va deux ou trois Etats plus loin. En moins de deux jours, il aura trouvé une maison ou un appartement. Quelques jours de plus et il aura trouvé un travail. Beaucoup d'américains font cela, d'ailleurs, la mobilité fait partie de leur culture. Ou que vous soyez, parlez avec les gens qui vous entourent, vous verrez qu'ils viennent des quatre coins du pays.
Bien sûr, les esprits chagrins ne manqueront pas de voir les risques et les dangers de la situation, de s'offusquer de ce que certains "doivent prendre deux boulots pour pouvoir s'acheter une maison", de plaindre "les pauvres employés de WalMart obligés de travailler jusque deux ou trois heures du matin", de plaindre ceux qui doivent "tout laisser pour aller trouver du boulot ailleurs". Oui, si on regarde les Etats-Unis avec nos yeux d'européens noyés dans la crainte, c'est un pays horrible. Mais quand on est sur place, ce qui frappe, ce n'est pas la crainte : c'est au contraire la confiance et le dynamisme des Américains, leur inébranlable optimisme, leur fierté d'être citoyens de ce pays où tout est possible pour chacun. Prenez mon roommate : son père venait d'une région pauvre d'Italie. Quand il a débarqué aux Etats-Unis, il parlait à peine anglais, et n'avait que quelques dollars en poche. Lorsqu'il est décédé, il y a un an à peine, il possédait et dirigeait trois garages (entretiens et réparations toutes marques) dans le New Jersey qui tournaient à plein rendement.


4 Commentaires:

Blogger eiryelio a écrit...

Triste constat, mais au combien proche de la réalité, ayant passé et travaillé 6 mois à Boston, j'y ai "cotoyé" une energie, une envie d'aller de l'avant que je n'ai jamais retrouvé en France. Un séjour récent à New York m'a scotché : quelle énergie, quelle enthousiasme, quelle créativité!!!! A croire que nos systèmes "surprotecteurs" ont définitivement inhibé la "volonté de puissance" de nos concitoyens...

5/6/05 21:47  
Blogger patrick a écrit...

Je ne connais pas assez de comédiens pour savoir si eux s'inspirent effectivement de cette catégorisation binaire, mais pour les psychologuqes qui étudient et classifient les émotions, il y a plus que deux émotions fondamentales.
C'est peut-être un détail, mais qui vaut la peine d'être relevé, puisqu'il reflète la dualité un peu caricaturale qui est exprimée dans le texte, que je trouve assez bien écrit cela dit.

6/6/05 11:09  
Blogger Constantin a écrit...

J'ai cotoyé suffisamment de comédiens pour pouvoir affirmer que leur travail se base, au moins en partie, sur cette décomposition en deux émotions.

En ce qui concerne ce qu'en dit la psychologie, j'avoue ne pas savoir ce qu'il en est à ce sujet. La distinction me semble cependant moins caricaturale que vous ne l'affirmez, et en tout cas elle est à mon sens un assez puissant outil d'analyse des émotions.

6/6/05 14:45  
Anonymous Anonyme a écrit...

Il y a effectivement plus de 2 sentiments en psychologie,6 ou 5( chez certaines tribus la surprise semble confondue avec la peur).Je pense que cette dualité existe, mais sous la forme peur/amour. Le couple peur de la douleur/recherche du plaisir me parait plus pertinent.

18/10/05 21:08  

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