12.6.05

L'hypostatisation, outil de propagande

A l'époque où j'usais encore mes fonds de pantalon sur les bancs des auditoires de l'université - et mes coudes sur le comptoir du bar de mon cercle facultaire - un cours m'avait profondément marqué. Son intitulé exact m'échappe, mais par contre j'ai un souvenir très vivace du sujet dont il traitait : les rapports humains dans l'entreprise, et la façon dont ils régissaient en sous-main l'organisation de l'entreprise elle-même, bien plus que sa structure formelle. Au détour d'un raisonnement, le professeur nous avait expliqué un mécanisme psychologique particulièrement intéressant, qui transforme un outil nécessaire à l'appréhension et à la compréhension du monde en un dangereux instrument de simplification et de déshumanisation du monde et des rapports humains : la réification, aussi connue sous le nom d'hypostatisation ou de chosification.

De quoi s'agit-il ? L'esprit humain analyse le monde à l'aide d'abstractions et de catégorisations. Quand je vois un quadrupède de taille assez conséquente, dont les pieds se terminent par un seul doigt entièrement recouvert de kératine, animal lui-même pourvu sur toute la surface de son corps de poils généralement courts, dont la tête à la mâchoir allongée surmonte un cou proportionnellement plus long que celui d'un humain, qui se nourrit de végétaux et émet un cri strident plus connu sous le nom de hennissement, je sais que j'ai affaire à un cheval, et que tous les animaux qui lui ressemblent, à part ceux dont la robe est blanche à rayures noires et ceux qui ont de longues oreilles peuvent également être appelés "cheval". Quand j'examine les actions d'un ensemble d'individus liés par un contrat de travail à une série d'entités juridiques - elles-mêmes conséquences de contrats passés entre individus -distinctes mais néanmoins liées entre elles, actions qui se concentrent autour de la diffusion d'un logiciel permettant de gérer les transferts d'information à l'intérieur d'un ordinateur, j'étudie Microsoft.

Dans le premier cas, il est assez difficile de faire mauvais usage de la catégorisation. Enfin, sauf si on se met à catégoriser des races et à leur prêter des caractéristiques plus ou moins flatteuses, mais là n'est pas le propos. Le deuxième cas, par contre, est celui qui peut prêter à hypostatisation : nous pouvons par exemple lire dans la presse que la Commission Européenne a infligé des sanctions à Microsoft. A la lecture de cette phrase presque anodine, il est facile d'oublier que la Commission Européenne est une abstraction qui désigne un ensemble de personnes travaillant sous la coordination d'un conseil de douze commissaires dirigés par un président, et dont le rôle est de gérer un certain nombre de matières qui ont été déléguées par les représentants du peuple de ses Etats membres à l'Union Européenne, et que Microsoft désigne l'ensemble décrit plus haut. Prêter une volonté, ou, plus largement, une existence propre et indépendante, à des objets dont l'existence est uniquement conceptuelle est ce qu'on appelle l'hypostatisation. Le problème de l'hypostatisation est qu'elle présente comme homogène une réalité qui ne l'est pas. Tous les assistants du commissaire européen à la concurrence étaient-ils convaincus de la malignité des décisions du conseil d'administration de Microsoft ? Tous les commissaires européens étaient-ils d'accord pour infliger des sanctions à Microsoft ? Une telle unanimité serait touchante (quoique ...) mais bien peu probable. Et parmi les employés et dirigeants de la communauté d'intérêts connus sous le nom de Microsoft, tous souhaitent-ils dominer le monde et écraser les sociétés rivales ? L'hypostatisation part de simplifications commodes de la réalité - commodes parce qu'elles nous permettent de grandement synthétiser et de rendre nos raisonnements moins laborieux - et détourne ces simplifications de leur rôle originel pour les transformer en outils de propagande. Parfois, le processus est inconscient chez celui qui en use. Parfois, au contraire, et c'est encore plus regrettable, c'est à dessein qu'on l'utilise.

Prenons par exemple un sujet qui fait couler beaucoup d'encre ces derniers temps : la Chine et ses exportations textiles. Que voilà une belle réification ! A moins bien sûr qu'il n'existe une entité malfaisante, appelée la Chine, qui aurait décidé d'innonder de produits textiles bon marché le reste de la planète. Pourquoi cette réification ? Mais parce qu'elle arrange bien les adversaires de la liberté de commercer, pardi ! Ce n'est pas "la Chine" qui exporte des textiles. Ce sont des entreprises chinoises, c'est-à-dire des ensembles de personnes qui produisent des biens ou des services et qui se livrent à cette activité dans une zone géographique déterminée connue sous le nom de "Chine". Et ces entreprises ne se livrent pas de leur propre chef à une activité mystérieuse appelée "exportation", qui consiste apparemment à innonder le monde des produits qu'elles fabriquent. Au contraire, les dirigeants ou les délégués commerciaux de ces entreprises ont conclu des accords avec les dirigeants et délégués commerciaux d'autres entreprises. Les exportations ne sont rien d'autre que des relations commerciales. Ce ne sont ni les dirigeants chinois, ni les dirigeants européens, qui mènent ces activités, mais bien les entrepreneurs chinois et européens. Et ce sont les consommateurs européens et les ouvriers chinois qui profitent de ce commerce. Et plus largement, l'ensemble de la population des deux pays : en effet, les consommateurs européens, grâce à l'argent économisé, peuvent satisfaire d'autres besoins et faire ainsi fonctionner de façon plus intense d'autres entreprises qui engageront de nouveaux travailleurs pour faire face à ce surcroît de demande. Simultanément, un grand nombre de chinois, parce que les entreprises textiles leur procurent un revenu plus élevé et une plus grande sécurité que ce qu'ils avaient avant, ont connu une augmentation non négligeable de leur niveau de vie. Mais là n'est pas le propos du jour. Ce qui me paraît important, c'est que chacun d'entre vous, chers lecteurs, se mette à réfléchir aux réifications qui parsèment notre quotidient, et à l'objectif qui les sous-tend. Lorsque, comme dans le cas de la Chine, elles masquent les hommes et les femmes qui profitent de ces échanges commerciaux, elles permettent d'effacer tout sens de la proportion. Ainsi, "le secteur textile", autre hypostatisation, devient la victime de "la Chine" : toute idée de grandeur relative des bénéficiaires et des éventuelles victimes de ces échanges passe à la trappe. Les bénéficiaires eux-mêmes ne sont plus correctement identifiés, car, nous l'avons vu, "la Chine" n'est pas la seule à bénéficier du commerce du textile. La réification permet de simplifier le débat à outrance et de tirer les conclusions les plus dommageables et les plus erronnées d'une l'analyse tronquée des faits.





5 Commentaires:

Anonymous Thierry a écrit...

Salut Constantin,
Belle démonstration, comme à l'accoutumée !

13/6/05 12:58  
Anonymous eskoh a écrit...

Excellent post ! Tu as décidement le don pour déceler les sophismes de la pensée.

17/6/05 21:12  
Blogger Constantin a écrit...

Merci chers amis, vous allez me faire rougir !

22/6/05 10:08  
Anonymous La Fougère a écrit...

Vous touchez là un point sensible.

Ce sujet mérite des développements car cet « outil de propagande » est probablement l’arme principale de la mouvance anti-libérale.

Cette analyse s’applique à de nombreux discours.
J’espère que vous reviendrez sur le sujet à l’occasion.

10/8/05 20:22  
Anonymous Herve Grouik a écrit...

Excellent! Merci beaucoup pour cet article : ceci est quelque chose que j'avais percu il y a longtemps, mais sans mettre de nom dessus. Il y a belle lurette que j'ai compris que les concepts collectivistes, et notamment le plus pervers de tous, "le bien commun", procede de cette escroquerie intellectuelle.
Sophisme et reification sont les deux piliers de la rhetorique gausciste.

8/10/07 10:55  

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